15 AVRIL/30 JUIN 2021

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Fragments
d’ennui, de vie


 

 

 

J’ai nommé « fragments d’ennui » les dessins, âgés maintenant de deux ans, que je faisais sur des tickets de caisse, dans des moments d’ennui, lors d’un emploi saisonnier dans un supermarché. Ils sont des instants gelés. Ils sont le récit de mon ennui, de ma lassitude, de mes rêves, de mes fantasmes ; l’expression de ma liberté dans un lieu dont je ne pouvais échapper. Beaucoup sont des portraits de personnes qui passaient à ma caisse et dont parfois je m’amusais à inventer l’histoire, mêlant mes fantasmes aux leurs, imaginaires, ils étaient le lieu dans lequel mes passions pouvaient s’exprimer. 

Le « fragment » c’est le dessin, au stylo, le reste, le collage, c’est ce qui se rattache au fantasme, ce sont les sensations éprouvées fasse au « fragment ».  

Après cet épisode de travail estival, l’ennui est devenu un jeu dans lequel ma singularité pouvait s’exprimer, sans aucune limite, me laissant simplement porter par mes sens, les laissant prendre le dessus sur ma raison. Ainsi, une odeur, la caresse du vent, le toucher d’un tissu, généraient un monde entier, une histoire singulière, un lieu au fantasme. C’est ainsi que certain ont pris une dimension érotique, alors pour les découvrir, il faut les effeuiller, ouvrir les voiles de la pudeur. 

A ce moment de ma vie, où la solitude m’était bonne compagne et où le réel perdait de son intérêt, ces escapades que m’offrait l’ennui, paradoxalement, me rattachait à la vie, c’est ce qui me permettait de me sentir en lien avec autrui puisque souvent c’était les inconnus qui étaient le moteur de mes fantasmes. D’une certaine façon je faisais partie d’eux ils faisaient partie de moi. Je suis libre de choisir si ce « fragment » doit rester gelé ou si je veux lui écrire une histoire. Parfois l’instant se suffit à lui-même et son souvenir est une chose tendre, un lieu dans lequel il fait bon y vivre. 

Dans ces moments de lassitude où mon regard vient se poser sur quelqu’un que j’aime, chaque détail a son importance et se détache de l’ensemble, je le vois mouvant et l’aime pour tout ce qu’il est, comprenant que ces morceaux de chair ont leur richesse, leur particularité, leur histoire, qu’ils sont le reflet des milliers d’instants vécus marqué à jamais dans le corps de l’objet de mon amour. Les corps fragmentés sont le résultat de cette accumulation de fragments, je suis un tas de fragments, je suis multiple, je suis riche de mes expériences et de celles des autres. Nous sommes des êtres de fragments, des êtres fracturés, nous nous composons de ce qui nous lie aux autres, de morceaux de vie qu’on emprunte, qu’on vole, qu’on donne, qu’on partage. Ces morceaux de vies, ces instants, ces fragments d’existence, rencontres fugaces, c’est ce qui nous lie ; raconte l’histoire, de toi, moi, vous, nous. 

Nous sommes un tout, fait de réel et d’irréel. Ce qui est important c’est la création, ce qu’on fabrique, façonne, construit, avec ces fragments, à partir d’eux je crée mon être en devenir et par là le devenir d’autrui. J’ai compris que l’ennui n’est pas l’absence de vie et de mouvement, mais bien au contraire, il me sort de mon divertissement et m’incite à la création, c’est ce qui me meut, l’ennui s’échappe et je me remplis de fragments de vie.

Rébecca Martinez