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  • Les créatures du Lagon Noir

Vous, les méta-lecteurs de Lagon Noir et amateurs de Jodorowsky

Entre 1992 et 2003, Alejandro Jodorowsky (au scénario) et Juan Gimenez (au dessin), récemment décédé des suites de la Covid-19, ont sorti ça !


La Caste des Méta-Barons, un spin-off (on n'employait pas ce lexique à l'époque) de L'Incal - où les méta-barons font une petite apparition -, haut fait de gloire SF érotico-mystico-cabbalistico-alchimico-psychédélique du même Jodo et de son compère historique, le grand Moebius. 8 tomes au compteur. 8 tomes de pur génie.



L' histoire se déroule dans un futur éloigné livré au chaos et aux conflits incessants de factions armées intergalactiques. En gros, c'est la mouise à tous les étages d'un monde féodal dans lequel il ne fait pas bon vivre, à mi-chemin de la SF postindu et du fantasy art stéroïdé. Le pouvoir est aux mains d'une famille d'empereurs vivant sur une planète en or. Les Méta-Barons sont des mâles issus d'une même lignée, considérés comme les guerriers les plus puissants de l'univers (si l'on croisera des femmes, on y aura transplanté un cerveau d'homme). Chaque génération a son Méta-Baron de plus en plus fort. A l'âge de 16 ans, l'héritier doit terrasser son père et le tuer en combat singulier. La mutilation est leur rite initiatique : l'un est castré, l'autre n'a pas de pieds, celui-là n'a pas de tête, le dernier des Méta-Barons, "Sans-Nom" (le bien nommé), a dû renoncer à une partie de son cerveau.



Quant au récit lui-même, l'histoire démesurée et ultraviolente de cette famille masochiste est racontée par deux robots, Tonto et Lothar (qui remontent avec bonheur à la source trop oubliée de Star Wars : La Forteresse cachée d'AKira Kurosawa), tous deux au service de l'actuel Méta-Baron dont ils attendent le retour depuis plusieurs années. Comme

Lothar s'ennuie bien comme il faut en supportant les brimades de Tonto, ce dernier entreprend de lui raconter en flash-back le destin de la caste de leur maître. Toute la généalogie des Castaka est donc passée en revue à l'intérieur d'un récit-cadre fortement marqué par un comique venant trancher avec le drame des intrigues méta-baronniennes. L'oeuvre y trouve un équilibre remarquable (c'était la recette de Shakespeare ou de John Ford - elle est imbattable).


BD incontournable sur l'obsolescence de l'humanité et sur la déchéance du patriarcat, La Caste des Méta-Barons est une saga d'une grande richesse :

Sans-Nom, le dernier des Méta-Barons dont La Caste des Méta-Barons tente de faire la genèse, est présenté par son auteur comme le guerrier ultime, son corps étant truffé d’implants et « robotique à 80 % » (Jodorowsky & Gimenez, 2003, p. 47, case 3), ses multiples systèmes d’auto-défense le privant même de la capacité de se suicider. Derrière cette description se devine le prototype du combattant modèle, « l’homme machine infatigable, inépuisable, performant et conquérant » (Grugier, 2003, p. 225), une image du cyborg liée au complexe militaro-industriel américain et à l’essor du capitalisme, où les augmentations technologiques permettent à l’homme d’être plus performant et plus productif. (Adrien Cascarino, https://journals.openedition.org/resf/3776#tocto1n5)

L'ensemble vient de sortir, toujours chez Les Humanoïdes Associés, ce mois de novembre dans un coffret collector de luxe, qui promet de s'arracher (si je puis dire compte tenu de ce que nous venons de lire).



Bref, c'est bientôt Noël. C'est bientôt - malgré tout - le moment des familles et de toutes leurs généalogies rassemblées : parents, enfants, grands-parents, chiens et cyborgs. Le cyborg est "notre ontologie" (Donna Haraway).



Mon cadeau BD du moment : valeur sûre dans un écrin tout neuf.


Jean-Michel

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